Climat : au nom de la prudence…

Plus j’y réfléchis, plus l’avis du GIEC sur le danger d’une fonte totale de la calotte glaciaire du Groenland me paraît préoccupant. Pour mémoire, si tout la glace du Groenland fondait (trois millions de kilomètres cubes) le niveau de la mer monterait de sept à huit mètres, et l’avis du GIEC se résume comme suit :

  • Les données disponibles ne suffisent pas pour formuler des hypothèses concernant le taux de fonte pendant les décennies à venir.
  • De ce fait, les calculs concernant le niveau de la mer d’ici à l’an 2100 ne tiennent pas compte de la possibilité d’une fonte rapide.
  • A partir d’un certain seuil de réchauffement global, les glaces du Groenland pourraient basculer dans une dynamique de fonte complète.
  • Ce seuil se situe probablement en dessous des +4°.
  • Compte tenu des connaissances actuelles, la fonte complète de la calotte glaciaire n’est envisageable qu’à l’horizon du millénaire, voire plus.

Les données disponibles — insuffisantes selon le GIEC — concernent la période de 20 ans, de 1991 à 2011, dont l’AR5 ne nous donne pas le détail. Il nous dit seulement que la perte nette de glace était de 34 Gt en moyenne annuelle pour les 10 ans de 1991 à 2001 et de 215 Gt pour les 10 ans de 2001 à 2011, toujours en moyenne annuelle. (1 Gt = 1,000,000,000 tonnes = 1 kilomètre cube de glace.)

Pourquoi cette réticence ?

IPCC temp graphsCela relève d’un choix méthodologique dont la valeur est bien illustrée par ces deux graphiques des températures du siècle passé. Dans les deux cas les données de base sont rigoureusement les mêmes ; mais au-dessus on a reporté une valeur pour chaque année, et en dessous, la moyenne par décennie. La différence saute aux yeux : la méthode GIEC élimine les anomalies et fait ressortir très clairement la tendance dans le temps. A vrai dire, il s’agit là d’un point très fort dans le rapport du GIEC et cela contribue de manière importante à la solidité de ses statistiques. En disant, à propos du Groenland, que 20 années d’observations ne suffisent pas, le GIEC ne fait qu’appliquer cette même méthode, le souci étant, comme toujours, de faire preuve d’une extrême prudence dans l’interprétation des données. Toutefois, il y a une autre question qu’on doit se poser :

Pourquoi le GIEC s’impose-t-il un tel degré de prudence ?

Je pense qu’il y a trois réponses… ou plutôt une seule qui se décline de trois façons différentes.

  • D’une part, la science est ainsi : elle s’efforce de ne jamais aller au-delà de ce que disent les données, à moins d’annoncer sans ambiguïté qu’il s’agit d’une théorie.
  • D’autre part, le GIEC soumet ses travaux aux représentants de 195 pays qui ont tous leur mot à dire concernant la rédaction du rapport final. Je ne pense pas un seul instant que les scientifiques se laisseraient dicter le contenu de leur rapport. En même temps, je ne suis pas suffisamment naïf pour penser que les politiques n’exercent aucune pression quant à la formulation, voire l’inclusion, de tel ou tel point. Ainsi, par exemple, la Russie a pu insister sur l’ajout d’un paragraphe sur la géo-ingénierie ; et on peut imaginer que parfois il a fallu recourir au dénominateur le plus bas afin de s’assurer l’acceptation de tout le monde.
  • Enfin, glisser vers ce que certains médias et d’autres ignares pourraient traiter de catastrophisme n’est dans l’intérêt ni des scientifiques, ni des politiques.

Par conséquent, le GIEC fait tout ce qu’il peut pour que ses chiffres soient statistiquement irréprochables et son langage posé. Par exemple, la conclusion générale de la section E, Changements à venir, est la suivante :

De nouvelles émissions de gaz à effet de serre impliqueront une poursuite du réchauffement et des changements affectant toutes les composantes du système climatique. Pour limiter le changement climatique, il faudra réduire notablement et durablement les émissions de gaz à effet de serre.

Voilà qui dit tout, sans fioritures, calmement. Trop calmement. Pour un scientifique, c’est parfaitement clair : C’est mal barré, ça va chauffer de plus en plus, et pour limiter les dégâts il faut changer radicalement notre façon de faire. Mais pour  un politique ? Peut-on vraiment imaginer que ce langage anodin sonnera l’alarme ? Il n’y a aucun chiffre, aucune date d’échéance ; donc il n’y a, pour ainsi dire, pas le feu. Ce texte, rendu public dans le rapport AR5, ne donne aux populations rien qui puisse servir de levier pour faire bouger les politiques, qui de ce fait — soyez-en sûr — ne bougeront pas.

Or, en ce qui concerne le Groenland, il y a au moins la possibilité que la situation soit extrêmement urgente. Quelle que soit la probabilité d’une fonte complète de la calotte glaciaire, la possibilité même mérite d’être examinée de manière réaliste ; parce que, si on en arrivait là, ce serait sans aucun doute la fin rapide de la civilisation telle que nous la connaissons. Le rapport du GIEC ne prend pas cette possibilité au sérieux. Bien au contraire, il suppose que la fonte va continuer de manière linéaire et constante, voire dégressive. Pourtant, un simple calcul (cf. Ext. Greenland ice melt for blog) montre que si la fonte évoluait de manière exponentielle, même d’un facteur minime, il en serait fini de toute la glace du Groenland d’ici  à l’an 2160 au plus tard.

Accumulated ice lossIl me semble que les politiques (les “décideurs” qui sont les destinataires privilégiés de la synthèse publiée par le GIEC en septembre 2013) se doivent de garder cette possibilité présente à l’esprit, et ce pour les raisons suivantes :

  • L’AR5 me dit que les océans vont continuer à chauffer pendant des siècles à venir.
  • L’AR5 me dit également que la région arctique va chauffer plus et plus vite que d’autres régions.
  • Une nouvelle étude, publiée dans Nature le 1er janvier 2014, indique que la fourchette de probabilité admise par le GIEC est déjà obsolète et que le réchauffement global atteindra avec quasi-certitude les +4° d’ici à l’an 2100.
  • Il y a 400 ppm de CO2 dans l’atmosphère et nos émission continuent à grimper.

Réfléchissez-y : depuis environ 200 ans, la Terre a chauffé de (presque) un seul petit degré et nous sommes déjà confrontés à des événements météorologiques extrêmes en série, au déplacement des zones arables, à la perturbation des saisons, etc. Maintenant ça va chauffer de 3° de plus en l’espace de 85 ans ! Et la calotte glaciaire du Groenland ne coure aucun risque avant la fin du millénium ?

Non, je regrette, m’sieurs ‘dames du GIEC, c’est impensable. Au mieux, vous me prenez pour un enfant, au pire pour un idiot. Oui, je prends ça comme un affront personnel ! Retraité, autodidacte, amateur éclairé du changement climatique, travaillant seul sur un blog obscur ignoré de tous sauf quelques amis du coin, j’ai l’impression que vous me demandez d’avaler toute crue une incohérence flagrante. Et encore, quelle doit être l’indignation des centaines de scientifiques qui ont la témérité d’aller voir sur le terrain et de mesurer ce qui se passe vraiment, et dont vous balayez le travail d’un simple revers (§ E.6) :

De nombreuses projections du niveau moyen des mers par des modèles semi-empiriques fournissent des chiffres supérieurs à ceux des modèles basés sur des processus (jusqu’à deux fois plus importants), mais il n’existe pas de consensus au sein de la communauté scientifique concernant leur fiabilité et le degré de confiance dans leurs projections est donc faible; {13.5}

Cessez enfin de vous cacher derrière une fausse prudence et donnez-nous des munitions à mettre au derrière de vos maîtres politiques.

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