Qui suis-je ?

J’ai passé mon enfance dans un pays qui se remettait péniblement de la Deuxième Guerre Mondiale, un petit pays qui entretenait encore de grandes illusions, où la viande était rationnée jusqu’en 1954. Nous n’habitions pas loin de la mer et mes parents m’interdisaient de toucher aux objets trouvés sur la plage : ça pourrait être « des trucs piégés laissés par les Allemands ». Mon père, employé de bureau, était triste et sévère. Je pense maintenant que le jeune matelot qui était parti en guerre, tout sourires, en était revenu beaucoup plus sage, le moral brisé. Ma mère l’aimait, ce fut tout ce qu’elle savait faire. Mon frère aîné était maçon, mon cadet serait ajusteur ; moi, l’intello de la famille, je suis devenu prof. Ce statut suffisait pour justifier les années de lycée et de fac ; mais cette modeste profession fut également appropriée pour un garçon issu de notre rang social.

En 1974 j’ai quitté une Angleterre qui n’avait pas su écouter la mise en garde de Ted Heath contre « la face inacceptable du capitalisme » et se dirigeait droit vers les années Thatcher. J’ai vécu sept ans à Dortmund en Allemagne, où j’ai pu fréquenter des gens qui avaient participé à la reconstruction de leur pays après la guerre, brique par brique, rue par rue, et qui en étaient fiers à juste titre ; mais aussi de braves bourgeois insupportables qui tenaient à ce que tout se fasse dans les règles de l’art ; et des jeunes qui se disaient que la vie ne devait pas se résumer à une belle voiture et des accessoires dernier cri dans la salle de bains. Ce fut le début des années Baader-Meinhof.

Ensuite, j’ai vécu trente ans en région parisienne. Je suis arrivé avec Mitterrand et quinze ans plus tard j’ai attendu, rose en main, pour gribouiller quelques mots dans le livre de condoléances ; pendant la saison des bombes en 1986, je traversais tout Paris deux fois par jour en métro, comme tout le monde ; j’ai manifesté contre Le Pen en 2001 et j’ai vu Chirac trahir l’élan républicain qui lui avait fait cadeau de la présidence ; incrédule, j’ai déploré l’arrivée au pouvoir du petit clown et, enfin, j’ai quitté la capitale peu avant la fin de son règne tragi-comique…

…pour m’installer dans le bocage, début novembre 2010.

Bref, j’ai roulé ma bosse… et maintenant je l’ai rangée, définitivement. J’ignore pourquoi je traîne encore cette nationalité britannique qui m’accuse. Peut-être est-ce justement pour me rappeler l’ampleur des dégâts dont nous sommes responsables. Toujours est-il que j’ai laissé loin derrière moi la mentalité « laissez faire » anglaise, qui a vu s’installer, au large de l’Europe, un état policier où les riches ne se donnent plus la peine de cacher, discrètement, leur mépris des pauvres qu’ils exploitent.

J’ai désormais deux allégeances : je suis Européen et Bournevaizien , et cette perspective me va très bien.

*

A vrai dire, l’Européen et le Bournevaizien doivent tous deux composer avec celui que j’appelle l’Enfant du Cosmos.

Je fais partie de ces gens qui regardent les étoiles comme d’autres leurs combles aménageables, ou comme un enfant qui fait voyager ses doigts sur une mappemonde et rêve d’être grand un jour. Mais les étoiles sont plus loin que l’enfant ne saurait imaginer et l’espace-temps plus complexe même que les tarifs de la SNCF.

L’enfant doit patienter. Il lui faudra du temps pour développer ses talents et apprendre à être une grande personne ; beaucoup de temps – cinq ou dix fois les quelques années qu’il a déjà passées sur cette Terre. C’est trop demander à un cerveau d’enfant et il n’y rien d’étonnant à ce que, parfois, il butte sur ses envies présentes, faisant fi d’un futur trop lointain.

La curiosité et l’ingéniosité – l’envie de voir ce qu’il y a derrière la montagne et l’intelligence pour y arriver – sont inscrites dans les gènes de notre espèce. Ces qualités nous ont plutôt bien servi : une espèce – une seule – qui parvient à dominer la planète entière, la Terre n’avait jamais vu ça. Ni même peut-être l’Univers. Mais le chemin de notre avancement est jonché de cadavres : ceux d’autres espèces que nous avons écartées de manière définitive ; ceux de nos semblables qui avaient le tort de se trouver en situation d’infériorité stratégique.

Nous avons toujours donné la priorité à la satisfaction de nos envies présentes. Notre attitude, on peut dire, a été celle d’un enfant. Mais l’heure est venue pour cet enfant de grandir – très vite – et d’assumer la plénitude de ses responsabilités d’adulte. Car sinon, des enfants, il n’y en aura plus. Plus du tout. Plus jamais.

La Terre se réchauffe. Le permafrost se met à fondre. Soit nous trouvons le moyen de l’arrêter ; soit les quantités de méthane lâchées dans l’atmosphère rendront caduque tout problème de CO2. L’effet de serre s’accélèrera hors de contrôle et l’augmentation de température sera à mesurer en dizaines, voire en centaines de degrés.

Cela ne fait plus aucun doute. Quiconque prétend le contraire est mal informé ou ment.

*

Quant à  ma biosphère personnelle, tout y va de mieux en mieux. Je n’ai aucun doute que les 15-20 ans qui me restent m’apporteront de nombreux plaisirs, grands et petits, et l’immense satisfaction de pouvoir vivre à ma guise.

Mais l’enfant du cosmos est choqué par l’ignorance et l’insouciance qui régissent notre descente vers le suicide collectif.

Si j’avais vingt ans de moins, je serais à fond dans la bataille pour faire bouger l’opinion publique. Mais j’ai 66 ans et j’avoue que j’aspire au repos ; je pense que j’échapperai au pire de ce qui nous attend, et je n’ai pas d’enfants.

2 Responses to Qui suis-je ?

  1. René MARQUIS says:

    Hello, Roger. J’ai entendu parler de vous, très récemment, par un autre Bournevaizien, Bernard. Je suis très impressionné par votre parcours, et par ce que vous dites du monde. Accessoirement j’admire votre langue et l’excellence de votre expression dans un français subtil.
    Etant membre de l’association ARPE, à laquelle vous vous adresserez prochainement, je suis mandaté pour pour voir la façon d’enregistrer votre message pour des réutilisations ultérieures. Pour cela je vais prendre contact avec le “CPIE Sèvre et bocage”, auquel j’appartiens également, et qui pourrait avoir les moyens techniques adéquats. Si le projet prend corps, accepteriez-vous de me recevoir pour envisager des modalités pratiques?
    Mon e-adresse: rene.marquis@wanadoo.fr
    Merci. A lot!

    • Bonjour René et merci d’avoir pris le temps de laisser ces remarques sur mon blog. Je vous contacterai par mail. Entre-temps, et à toutes fins utiles, ce lien vous dirigera vers mes articles sur le changement climatique et le 5ème rapport du GIEC.
      A très bientôt et encore merci d’être passé par là.
      Roger

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